Aventure : le visage africain des drames de l’immigration

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Au fait le récent drame de Lampedusa me rappelle le récit qu’un ami d’enfance m’a fait il y a quelques mois.

BateauIl rentrait d’ «aventure». Il faut comprendre. Quand je dis aventure, je fais référence, en camerounais, à la décision que certains Africains (en l’occurrence des compatriotes) prennent pour rallier l’Europe en comptant sur le hasard et la chance. Mon ami que j’appellerais Jules a été en aventure pendant près de deux ans avant de regagner le pays riche de ses expériences et des leçons de vie qu’il a eu au cours de ce voyage vers l’inconnu. En termes d’expériences, il a fait le voyage Tripoli-Maroua (Extrême-Nord du Cameroun) avec le cadavre d’un compagnon de route décédé dans la capitale libyenne. Lui-même, malgré ses regrets de n’avoir pas franchi les frontières européennes reconnaît avoir eu de la chance, beaucoup de chance en regagnant le pays natal sain et sauf. Voici son histoire.

Un jeune africain

Si l’Europe n’est pas le paradis , ce n’est pas l’enfer non plus (c) narosnews.fr

En 2010, Jules décide de quitter sa ville d’Edéa non loin de Douala. Objectif, rejoindre l’Europe afin d’y gagner sa vie. Un choix qui n’en est pas en réalité puisque le jeune homme a été inscrit à l’Université de Douala pendant deux ans. 27 ans, formation hybride (probatoire de Maths et de physiques et Baccalauréat Lettres et Philosophie)  il suit des cours de littérature française et anglaise en faculté. Son rêve, être enseignant de lettres dans un lycée. En même temps, Jules a un autre rêve plus pressant encore. Il est le père d’une petite Axelle* qu’il doit convenablement élever.

Pour lui, passer le concours de l’École normale supérieure (ENS)  est une bonne mauvaise idée.  Certes après la formation de trois ans (il n’a pas encore sa licence), il sera automatiquement intégré dans la fonction publique où il pourra gagner décemment sa vie. Seulement l’ENS n’est plus ce qu’elle était. La passion pour l’enseignement ne suffit plus. D’un point de vue formel, il faut vraiment être le meilleur pour s’en tirer avec l’une des 35 places ouvertes au concours. À ce moment, rien ne garantit que mon ami soit le meilleur des 2 000 candidats qui postulent pour les mêmes places. La garantie est d’autant plus illusoire que le chômage généralisé rend les places convoitées mêmes pour la classe moyenne. Je parle de corruption, d’achat de place. Il faut être manifestement très brillant ou avoir un million de francs pour être dans la shortlist. En tout cas c’est ce que prétend la rumeur. Par ailleurs les frais de concours s’élèvent à 35 000 francs. Un investissement si on considère qu’au Cameroun le salaire minimum est quand même de 28 500 francs.

Faire ce concours ressemble donc à une loterie à laquelle notre héros ne peut pas participer. À 27 ans, le jeune homme est en train de devenir définitivement un homme. Le gars doit absolument s’en sortir. Ses parents sont de simples paysans qui vivent au village, ils espèrent que leur fils aîné s’en sorte un jour pour les aider un peu. Un optimisme qui a le don de mettre le concerné sous pression. Il sait qu’il doit réussir.

Pour joindre les deux bouts, Jules fait des cours de répétitions et donne un coup de main dans les collèges privés qui pullulent dans la ville de Douala. Le salaire est plus maigre que le loyer dans cette ville commerciale. En même temps, il ne parvient plus à suivre les cours à l’université. Quatre ans pour passer une licence qui se prépare en trois, c’est trop. Il faut rentrer à Edéa. Mais ici non plus l’activité d’enseignant bénévole n’a rien d’excitant. Par ailleurs malgré la présence des usines de l’unique entreprise d’industrie lourde du Cameroun (Alucam) dans cette ville, le chômage ici est une plaie. Impossible d’espérer construire une vie dans cet environnement.

Jules se sent coincé. Il y a les discours bienpensant sur les dangers de l’immigration. Il y a l’immigration choisie de Sarkozy, il y a les affirmations péremptoires du type «L’Europe n’est pas le paradis» débitée par ceux qui malgré leur réussite manifeste ne manquent pas de se rendre en Europe de «temps en temps». Si l’Europe n’est pas le paradis se dit Jules, ce n’est pas l’enfer non plus. Il veut y aller, il va y aller. Il réunit une centaine de milliers de francs. Dis au revoir à sa copine qui le soutient. Demande à des amis proches de garder le secret. Les parents ne doivent surtout pas être au courant très tôt. Et promet de revenir prospère.

Il traverse le Cameroun. Même à l’intérieur des frontières nationales, 100 000 francs ne conduit pas bien loin. À Maroua, il doit déposer son baluchon et travailler de ses deux mains. «J’ai fait des travaux que je n’aurais jamais imaginé faire», a-t-il raconté en rentrant. Manœuvre dans des chantiers, garçon de course, répétiteur, vendeur à la criée… Après quelques semaines, il traverse la frontière avec le Tchad et se retrouve à N’Djamena. Ici, il sera enseignant comme à Douala et à Edéa. Ça paie plutôt bien. Mais il se souvient que le Tchad n’est qu’une étape. Il faut progresser vers l’antichambre de l’Europe : la Libye. Seulement entre N’Djamena et la capitale libyenne, il y a plus que des kilomètres. Il y a le désert.

17 000Dix-sept mille. C’est le nombre à la mode. Dix-sept mille c’est le nombre de d’Africains tentant de rallier l’Europe décédés dans la Méditerranée en deux décennies. La police et les ONG ne voient pourtant pas tout. Personne ne compte ceux qui, se croyant plus malins que les trafiquants s’engagent en solo dans des embarcations plus légères que les pirogues pour affronter la haute mer. De même, ceux qui périssent dans les pays d’Afrique du Nord du fait des mauvaises conditions de vie n’entrent sans doute pas en ligne de compte. Pourtant un mort en vaut bien un autre. Jules m’a parlé des morts du Sahara. Les caravanes de jeeps où des femmes, des enfants et des hommes de tout à âge, ouvertement migrants clandestins s’entassent pendanttrois semaines avant d’atteindre la frontière libyenne. La soif. Elle te tenaille un homme. Une gorgée le soir et puis plus rien. La nourriture est prise comme un médicament, à dose homéopathique. Pas de bain. Sans compter les coupeurs de route, les brigands et les petits larcins à l’intérieur même des caravanes qui peuvent sceller le sort de la victime dépouillé de tout.

Vous ai-je parlé de la brûlure du soleil le jour et de celle du froid la nuit ? C’est l’enfer. C’est fou de le voir raconter cette histoire avec cette voix claire, comme dénuée de toute émotion. L’expérience de la vie. J’ai vu me confiait-il à son retour avec une certaine répétition, des choses. Quelles choses ? Des squelettes comme dans les films western. Des carcasses d’animaux travaillées par le Sahara, des fémurs visiblement humains et même des crucifixions qu’aucune camera ne pourra jamais filmer. Pendant le voyage, il y a eu des morts. Il y en a toujours, ils sont enterrés dans le sable aussi rapidement que possible.  J’ai vécu le moyen-âge.

Au moment où sa caravane atteint les frontières libyennes, c’est la crise dans le pays de Kadhafi. Tous les points habituels sont verrouillés. Les  passeurs ne peuvent rien faire pour la cargaison qu’ils ont transportée de N’Djamena. Chacun doit se débrouiller. Les familles avec des enfants encore très jeunes, oui il y en a, décident de s’installer dans le désert le temps que la situation se décante. Mon ami et trois autres Camerounais partis ensemble de Maroua abandonnent le reste de caravane. Ils ont entendu parler d’une entrée encore libre 25 kilomètres plus loin. Ils vont tenter leur chance. 25 bornes à pied et de nuit, il faut les faire. Passage réussi. Ils passeront près de trois mois dans cette Libye profonde où le Subsaharien est encore victime du racisme le plus abject.

C’est à Tripoli qu’ils vont retrouver une douceur de vivre toute relative. Ils prennent un studio à quatre, enchaînent les petits boulots : ils font la plonge, balaient les cours, portent les colis, gardent les véhicules, jouent les portefaix… Mon ami va tomber sur une famille qui souhaite envoyer sa fille poursuivre ses études en France. Il devient professeur personnel de français. Il commence à constituer le magot qui lui permettra de payer les passeurs pour l’Italie. Il envoie même un peu d’argent au pays pour sa fille, sa copine et ses parents.

Mais il a fallu que le malheur vienne rompre la linéarité de ce parcours vers l’Europe. Un de ses trois compagnons a succombé à une intoxication alimentaire. Tout s’est passé en une nuit. Le lendemain matin, les survivants ont été raccompagnés à la frontière après qu’ils aient été dénoncés par le bailleur. Le départ pour l’Europe était prévu dans la semaine. Mais avant de leur dire au revoir, les autorités libyennes ont pris la peine d’embaumer le corps à l’orientale. C’était l’ultime vœu de la bande pour cette aventure : rentrer avec le cadavre de ce «frère» au pays. Mais traverser le désert avec un macchabé ! Toutes leurs économies y sont passées. En l’enterrant à Maroua près d’un mois plus tard, ils étaient aussi fauchés qu’au départ. En écoutant ceux qui ont pris le chemin de l’immigration clandestine, on se rend compte qu’avant même de prendre une embarcation pour franchir la Méditerranée, la mort est partout sur la route de l’Europe.Cependant chacun de ces jeunes gens s’est juré de tenter d’atteindre le but une prochaine fois. Mon ami Jules particulièrement s’est fait une promesse. Immigrer en France et y vivre mais cette fois légalement même si pour l’instant, il ne sait pas comment cela va arriver.

 

 

 

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William Bayiha
Presqu'étudiant, presque curieux, presque reporter, presqu'intellectuel, presque sérieux, presque citoyen du monde... presqu'engagé !

7 réflexions au sujet de « Aventure : le visage africain des drames de l’immigration »

  1. trÈs juste et trÈs vrai…
    ce qui pose problème dans les pays développés c’est aussi l’administration qui ne facilite pas l’intégration meme de ceux qui y vont légalement.

  2. Cette expérience que de nombreux jeunes africains ont connue est le résultat de l’échec de nos dirigeants qui ne se préoccupent, pour la plupart, qu’à remplir leurs poches. Si chacun avait chez soi les conditions de vie acceptables, je ne crois pas qu’il allait y avoir de gens prêts à traverser la méditerranée à bord d’embarcations pouvant chavirer à tout moment. Malheureusement au lieu de faire pression sur les décideurs africains pour qu’ils favorisent l’insertion de jeunes dans leurs pays respectifs, les responsables européens se content de compter le nombre de disparus au large de Lampedusa.

    • Merci mon frère pour ton commentaire. Mais je ne suis pas totalement d »accord avec ton point de vue sur les responsabilités. Comme je le dis dans le récit. Si les jeunes partent, c’est que les conditions de vie sont difficiles sur le terrain. Là nous sommes d’accord, non ? Et si la situation est difficile c’est à cause de la mauvaise gestion de nos dirigeants. Encore d’accord n’est-ce pas ? Mais si on a de mauvais dirigeants, c’est à cause de l’Occident non ? Les gouvernements occidentaux soutiennent les dictatures, les systèmes économiques extravertis, les politiques sociales qui favorisent l’exode rural et impose des systèmes éducatifs qui détournent la jeunesse des préoccupations de transformation de son environnement immédiat. En plus, ils nous vendent l’image d’une Europe parfaite avec de bons salaires alors que nous n’avons pas le droit d’avoir de bons salaires au risque de se faire gronder par le FMI et la Banque mondiale. Donc ce n’est pas un hasard si des hordes de jeunes dépassés par les événements désirent rejoindre l’Europe qui se présente parfaitement comme un Eldorado.

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