Quand j’étais petit, je savais que le vélo c’était pour les gosses de riches

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J’ai appris à faire de la bicyclette lorsque j’ai passé mon brevet. J’étais inscrit au lycée d’Edéa et j’avais 16 ans.

Image vélo

Faire 100 mètres à vélo ne me semblait pas de ma condition sociale (c) www.caradisiac.com

Je n’oublierai jamais la première fois où je me suis laissé aller sur un vélo. La sensation d’être en liberté surveillée. Je roulais et je sentais en même temps qu’il suffisait que le vélo me lâche pour que je me retrouve sur le sol latéritique. Il fallait faire confiance aux forces de la physique et à la solidité précaire de l’engin que je chevauchais. Le vélo était un vieux zéphir originellement bleu et qui avait été repeint en noir avec un pinceau manifestement édenté. Une laide machine qui appartenait à un cousin de ma mère. Il avait trois ans de plus que moi et possédait le vieux vélo. Vieux ou pas, pour moi à cette époque, un vélo était l’horizon infranchissable de la réussite sociale. La bicyclette de mon oncle était trop élimée pour mériter que je considérasse son propriétaire comme une élite. Malgré tout je le suppliais de m’ « apprendre à pédaler ». Je caressais l’espoir de pouvoir acheter un vélo à moi, qui soit neuf et plus performant quand je serai grand. Mon moniteur n’était pas un gars particulièrement disponible. Pour bénéficier d’une leçon, il fallait aller chez lui, prendre rendez-vous, retourner le voir le jour dit et espérer qu’il soit dans de bonnes dispositions.   L’envie irrésistible d’apprendre me poussait et je réussis à faire mon premier tour de stade dès la première séance. Ce fut une expérience féérique. J’avais toujours pensé qu’il fallait des compétences particulières pour tenir sur un deux-roues, qu’il fallait avoir l’équilibre d’un funambule, que faire du vélo pouvait être au moins aussi difficile que marcher sur une corde à 10 mètres du sol. Après ce premier succès, je suis retourné dans la caverne. J’avais peur lors de la prochaine leçon. Je n’arrivait plus à tenir la machine en équilibre sur deux mètres. Je me posais des questions parce que je ne réussissais pas à croire que c’était moi qui conduisait ce petit engin sur deux roues et un guidon. Cette vieille bête avec sa robe noire dégoulinante, je la revêtais d’une importance rare. Il y avait pourtant les vélos partout dans la ville. Même au village il n’y avait que ça. Comme je ne l’avais pas, je considérais que les autres étaient forcément privilégiés, qu’ils avaient quelque chose que je n’avais pas et que le ciel pour je ne sais quelle raison refusait de me donner. J’avais l’impression que si je pouvais aller à vélo, cela signifiait que tout était possible dans mon univers, que je pourrais aussi conduire une voiture, diriger une pirogue ou un bateau, piloter un avion et même… passer mon bac deux ans plus tard.  C’était fou et je poussais la sacralisation plus loin. Faire 100 mètres à vélo, éviter des obstacles, lâcher le guidon, comme le faisaient les « gamins de riche » quand j’étais petit, ne me semblait pas en accord avec ma condition sociale.

Lazzi et résilience 

J’avais 16 ans et jusque-là, je n’avais jamais eu l’occasion de faire de la bicyclette. Pour mes parents, acheter un vélo à un gamin n’était sans doute pas la plus urgente des priorités. La deuxième partie de mon apprentissage fut la plus difficile. Mon oncle était exaspéré, je subissais les quolibets des passants qui s’étonnaient qu’un si vieux garçon ne soit pas capable de faire plus de 10 mètres à vélo sans tomber. J’ai développé de la résilience. Lorsqu’il est apparu que l’on ne pouvait plus utiliser le stade pour la leçon, j’ai dû me résoudre à aller faire mes essais dans la rue au quartier. Ma frayeur était deux fois plus grande. Les « lazzi » (plaisanterie, farce dans le théâtre italien) aussi. J’ai passé deux bons mois avant de me familiariser avec le vieux vélo de mon oncle. Dans la rue je me suis rendu compte qu’elle était vraiment vieille cette bicyclette. Un peu plus vieille que je ne pensais. Elle n’avait pas de freins. Il était déjà trop tard cependant puisque sans savoir exactement comment cela est arrivé, je me suis retrouvé à plat ventre dans un bar du quartier. Le vélo était resté encastré dans l’ouverture de la porte. Une expérience douloureuse. Mais j’avais transcendé la honte, malgré l’accident je savais que rien ne pouvais plus m’arriver. Je savais aller à vélo.

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William Bayiha
Presqu'étudiant, presque curieux, presque reporter, presqu'intellectuel, presque sérieux, presque citoyen du monde... presqu'engagé !

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