Doit-on prier quand on vit en Afrique ?

Discussion

Pour Pâques, inutile de rappeler à quel point la religion est omniprésente en Afrique. Mais j’ai assisté récemment à une discussion dans un autobus qui m’a profondément marquée.

La meilleure façon de remercier Dieu était de se retrousser les manches.

La meilleure façon de remercier Dieu était de se retrousser les manches.

C’était un dimanche blanc et chaud. Il était environ neuf heures. J’étais assis à l’arrière de ce bus bondé que je venais de prendre pour me rendre en ville. Souvent, il faut savoir se joindre à la foule . À côté de moi, il y avait une femme avec son nourrisson dont la peau était couverte de ces petits boutons qui envahissent le corps des enfants qui sont exposés à la chaleur intense et moites de nos villes côtières. Le bus venait une énième fois de s’arrêter.

Quelques personnes étaient sorties par la porte avant. Un nombre insignifiant au regard de la foule qui s’apprêtait à grimper dans le véhicule. Cette surcharge encouragea peut-être l’enfant à pleurer de plus belle.
Le bus s’était de nouveau ébranlé avec sa nouvelle cargaison. Les discussions avaient repris, en kikongo (dialecte). Je ne m’efforçais pas d’écouter. Ce serait peine perdu ! Je me contentais de regarder toutes ces joyeuses personnes s’époumoner dans une langue que je ne comprends pas. L’effort oratoire est à l’image d’une belle chanson. L’agencement des mots simples est noble même si on n’en comprend pas le sens.

Tout à coup, une voix lança : « Église » !

Ce fut comme un appel, la plupart des places assises commencèrent à se libérer. Les passagers se pressaient les uns contre les autres, debout, vers la sortie. Par déduction et au regard de la manière avec laquelle mes compagnons étaient habillés, je me dis le prochain arrêt devait être l’église. Alors que je menais cette réflexion oisive et peut-être même que je m’apprêtais à penser à autre chose, un homme s’esclaffa en prenant place sur un des sièges qui venaient tout juste d’être libérés. Jusque-là, je ne l’avais pas remarqué. C’était un petit monsieur tout à fait ordinaire qui riait en se tapant la cuisse. Il était vêtu d’un bleu de travail, d’un casque de chantier, de bottes assorties et riait en kikongo. Bientôt le rire se transforma en sermon.
Très tôt, il fut pris à partie par les autres passagers qui continuaient à se presser les uns contre les autres. Comme ils continuaient à parler sans que je ne comprenne de quoi ils discutaient, je ne sus pas trop quoi penser. Mais au moins, je prêtai attention à leurs discussions. Heureusement pour moi, le malheur de l’Afrique et de ses langues est qu’elles ne sont plus tout à fait ce qu’elles étaient : originales et dénuées de tout emprunt aux langues occidentales.

Avec des références en français comme « Dieu », « Jésus », « prière », « église » et « dimanche », je ne tardai pas à comprendre que l’objet de la discussion avait à voir avec la religion.

Notre homme qui discutait seul contre tous était visiblement poussé dans ses derniers retranchements. Il commençait à chercher ses mots en kikongo. Il vira au français. Et tout s’éclaircit pour moi, au moins c’est ce que je crus sur le moment. L’homme lançait de violentes diatribes contre l’Église catholique. À l’écouter, il était évident qu’il avait été nourri par quelque Mongo Béti enragé contre le catholicisme primaire ou par les romans à peine plus romancés de Ferdinand Léopold Oyono. Mais sa verve abondante et nourrie de tribun lui donnait cet air terrible de pasteur évangélique bercé par les sermons de Reinhard Bonke sur l’hérésie catholique et son idôlatrie dissimulée de la statue de Marie. Puisque nous sommes au Congo, je pensai aussi que cet homme en costume de chantier le dimanche matin pouvait être un lointain disciple de Kibangu !

Pour lui, l’Église catholique était l’instrument de néocolonialisme le plus abouti et l’instrument de l’assujettissement de l’Afrique.

Il s’étonnait que des personnes aptes et vigoureuses comme celles avec lesquelles il discutait se sentissent obligées de se rendre dans un lieu pour se faire dire ce qu’elles savent déjà. Quelqu’un lui répliqua qu’il était question de remercier Dieu pour tout ce qu’il avait accompli pendant la semaine. Une autre dame ajouta que seul un païen pouvait s’interroger sur le bien-fondé de se rendre à l’église le dimanche qui est quand même le jour du Seigneur !
Notre homme éclata de rire. De ce rire total qu’ont les personnes persuadées d’être du bon côté de l’histoire. « Mais non ! commença-t-il en réponse à la dame qui était maintenant plus occupée à chercher sa monnaie qu’à l’écouter, je ne suis pas païen, je crois en Dieu. Seulement, je ne pense pas que la meilleure façon de remercier Dieu c’est de venir chaque dimanche donner de l’argent au prêtre et à l’évêque ». Il développa en suggérant que le prêtre est un parasite qui vit au dépens de la communauté qu’il prétend encadrer en lui enseignant le culte du non-effort ! « Comment quelqu’un qui veut que vous travailliez vous demande de sacrifier une journée pour qu’il vienne vous bourrer le crâne avec des histoires qui ne vous concernent pas ? » fit-il semblant de s’interroger.
Il indiqua, en guise de réponse au premier interlocuteur, qu’à son avis, la meilleure façon de remercier Dieu était de se retrousser les manches et de transformer les ressources naturelles qu’il avait bien voulu mettre à disposition de ceux qui auraient les ressources de les exploiter ! Il disait ne pas comprendre comment quelqu’un peut aller prier Dieu pour qu’il lui donne à manger alors que Dieu lui a donné la forêt, d’immenses superficies de terres arables et la mer poissonneuse. C’est un non-sens !

Pour lui, aller à l’église pour prier était un signe de paresse.

Il accusait le prêtre et l’évêque de favoriser cela. « C’est forcément un Kinaguiste », me dis-je intérieurement ! Mais l’homme ne s’arrêta pas là. Il accusa tous ces chrétiens d’être extravertis et de croire que la rédemption leur viendrait de je-ne-sais-quel-ciel. Les pires, ricana-t-il avec cet air cynique, ce sont les Évangéliques !  Il insista qu’il était bel et bien croyant. Il considérait cependant que Dieu lui avait tout donné et qu’il ferait injure à Dieu s’il continuait à le harceler de prière et de salamalecs.
Pendant qu’il dissertait de la sorte et qu’on lui répondait, non sans humeur, qu’un jour, le Seigneur le visitera et qu’il finirait par comprendre, le bus arrivera à la station Église. Les 4/5e des passagers descendirent. Pour ne pas rester en compagnie de cet homme que je ne connaissais pas, et bien que je sois encore loin de ma destination, je descendis aussi du bus. La journée dehors était toujours aussi belle. Le reste du chemin je le fis à pied, malgré la poussière qui montait.

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William Bayiha
Presqu'étudiant, presque curieux, presque reporter, presqu'intellectuel, presque sérieux, presque citoyen du monde... presqu'engagé !

6 réflexions au sujet de « Doit-on prier quand on vit en Afrique ? »

  1. Excellent!

    Et comme il fait bien de le dire « Les pires, ricana-t-il avec cet air cynique, ce sont les Évangéliques ! », ce messianisme hystérique et belliqueux que porte les nouvelles églises dites « éveillées ».

    Le chemin est encore long pour le continent nôtre.

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