Parce qu’il faut illustrer le tribalisme dans les médias

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Le délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Yaoundé – sorte de maire nommé – a conduit des déguerpissements dans certains bas-fonds de la ville. Une partie des victimes parle de tribalisme… Les médias non. Je crois que c’est à tort.

 

Affiche

Le collectif des Blogueurs camerounais a lancé une initiative de lutte contre le tribalisme il y a un an.

 

Quand je dis que les médias ne parlent pas des accusations de tribalisme, ce n’est pas vraiment exact puisque j’ai moi-même préparé un reportage sur la question. Et les pires critiques me sont venues de ma propre rédaction. L’article a été éjecté du journal du soir pour lequel il a été programmé. Pas de problème. Les raisons avancées par le pool édition tiennent en une phrase : sujet trop sensible et dureté du propos.

La discussion d’un point de vue éditorial est allée très loin. Malheureusement les arguments développés par mes contempteurs et moi n’ont pas pu porter puisque les échanges entre moi – basé à Yaoundé et eux – qui travaillent à Douala – se déroulaient via une ligne téléphonique difficile.

Si j’ai décidé de faire un billet, c’est parce que je n’ai pas été satisfait par ces échanges et souhaite ainsi donner mon point de vue sur le tribalisme dans les medias au Cameroun. Non pas forcement pour écrire comme d’autres avant moi que les medias sont des hérauts des purges tribales comme au Rwanda au milieu des années 1990, mais pour dire aussi que les medias sont une force de proposition contre l’émergence et la consolidation des politiques publiques qui pourraient être perçues comme tribalistes par les populations.

Comme vous l’avez sans doute vu dans le reportage, il y a une partie de la population qui est frustrée par un contexte socio-politique où la question tribale est omniprésente. Certaines zones vertes seraient démolies et d’autres non à cause du tribalisme institutionnalisé par la communauté urbaine de Yaoundé i.e. par l’Etat. Accusations graves au regard même de la Constitution qui malgré ses évolutions régressives de 1992 à 1996, continue à considérer le Cameroun comme une République une et indivisible. Pour tout comprendre, un bon repère serait la brève histoire du tribalisme au Cameroun de l’indépendance à nos jours d’Eugene Fonsi.

Mon péché en tant que journaliste est d’avoir choisi d’illustrer, ne serait-ce que par des témoignages l’idée que les Camerounais et leurs autorités se font de la question tribale, sur une échéances donnée à un moment donné. Ma question était simple… La politique d’assainissement des bas-fonds de Yaoundé suit-elle une logique tribale ou non ?

Les déguerpis disent qu’ils ont été chassés parce qu’ils sont allogènes, des étrangers ou si on tient à tout prix à avoir des références «les prédateurs venus d`ailleurs» comme les ont qualifiés les auteurs de la Déclaration des Forces vives du Mfoundi après les émeutes de février 2008. Un document mit à l’index à l’époque pour son caractère stigmatisant qu’avait signé, entre autres leaders politiques considérés comme autochtones, le délégué du gouvernement auprès de la communauté urbaine de Yaoundé Gilbert Tsimi Evouna.

Neuf ans plus tard, les populations n’ont pas oublié cet épisode. Et puis, il y a eu d’autres évolutions entre temps dont les moins importantes ne sont pas les casses du quartier marécageux de Ntaba et la restructuration du plus grand marché de la ville, le marché Mokolo. Les accusations de tribalisme fusent contre le même homme. A tort ou à raison, soit dit en passant. J’ai voulu lui poser la question, mais les contraintes de bouclages ne m’ont pas permis de suivre toute les étapes du administratif mis en place pour recueillir son point de vue.

Revenons sur les questions éditoriales.

Au sein de la rédaction, mes contradicteurs m’ont dit que je faisais, à travers mon reportage, l’apologie du tribalisme. Que demanderais-tu au délégué si tu étais devant lui, m’a fait l’un d’entre eux. Lui demanderais-tu s’il est tribaliste ? Oui ! Exactement, je lui demanderais exactement cela. Il n’a pas compris et je vous avoue que j’ai du mal à comprendre le point de vue qui voudrait qu’il y ait des thèmes tabous dans l’espace publique d’une République. Je ne pense pas que le tribalisme soit spécialement un thème difficile.

Pourquoi ?

De mon point de vue, promouvoir le tribalisme aurait été :

  • de donner la parole aux tenants d’une idéologie tribaliste et s’en tenir à leur point de vue ;
  • écrire un commentaire sui generis qui fait la promotion d’un groupe ethnique au détriment d’un autre ;
  • ne pas faire mention des politiques publiques qui sont perçues comme tribalistes ;
  • et ne pas faire la démarche vers les autorités compétentes pour avoir leur point de vue sur les accusations dont ils font l’objet.

Vous le voyez mon point de vue est que ce n’est pas en ne parlant pas du tribalisme ou du racisme qu’on le combat. Il faut en parler et pas seulement en se limitant dans des généralités du type Je suis contre le tribalisme. Il faut pouvoir dire, voici le tribalisme – en termes de perception de ceux qui le ressentent – et essayer de comprendre les motivations de ceux qui poseraient des actes jugés stigmatisant. Je ne crois pas que c’est parce que les journalistes vont se cacher derrière une responsabilité sociale anesthésiante qu’ils feront effectivement preuve de responsabilité envers la société qui les porte. Notre responsabilité est de faire l’intermédiation entre les points antagonistes au sein de la société afin d’éviter que les mésententes ne se transforment en violence.

Le pire n’est sans doute pas que des propos tribalistes, les politiques tribalistes et les accusations de tribalisme soient jetés en l’air … Le pire c’est que l’on fasse comme si le tribalisme n’existe pas ; que les journalistes se refusent d’en parler avec les outils de déontologie et la distance nécessaires qui fondent en définitive leur métier.

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William Bayiha
Presqu'étudiant, presque curieux, presque reporter, presqu'intellectuel, presque sérieux, presque citoyen du monde... presqu'engagé !

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