Kenya : putsch et amateurisme au sommet

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Kenya : putsch et amateurisme au sommet

Le 1er août 1982 quelques officiers subalternes de l’armée kényane décident de faire tomber le président Daniel arap Moi. En moins de quatre heures, ils parviennent à mettre la main sur les deux principales bases aériennes de Nairobi. Ils saisissent la radio dont le siège se trouve au centre-ville. Ils peuvent annoncer urbi et orbi que le président arap Moi et l’ensemble de son gouvernement sont tombés.

LES 200 COUPS

En lisant sur les coups d’État, depuis l’Égypte ancienne, j’ai appris que les conspirés qui crient victoire trop vite finissent toujours mal. Dans le cas du Kenya, l’amateurisme va le disputer à la mégalomanie. Un savoureux cocktail. Juste ce qu’il faut pour échouer brillamment.

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Avant même d’être sûr d’avoir le dessus sur les forces loyalistes, les habitants de Nairobi écoutent la voix d’un certain Hezekia Ochuka, militaire de son état. Il est en train de leur expliquer que Daniel arap Moi n’est plus le président et que le paradis est pour demain.

Exactement ce qu’il faut pour que l’armée régulière prépare la riposte. Mais n’allons pas vite en besogne, voulez-vous ?

Arrêtons-nous un moment sur la figure de Hezekia Ochuka Rabala, le chef des assaillants.

Ochuka a de fait été président de la République du Kenya pendant six heures, le temps qu’il a fallu aux éléments loyalistes de l’armée pour organiser une contre-offensive.

Le 1er aout 1982, il est âgé de 29 ans et préside le « Conseil de Rédemption du peuple », un clin d’œil au Conseil qui a porté Jerry Rawlings au pouvoir au Ghana. Membre de l’armée de l’air kényane depuis six ans seulement, Hezekia Ochuka est l’équivalent d’aviateur 1ère classe, c’est-à-dire le deuxième grade le plus bas de la hiérarchie militaire dans l’armée de l’air.

Modeste par le grade et la formation, mais ambitieux. Sur son bureau le soldat a pris le soin de graver son rêve : « futur président du Kenya ».

L’homme est à deux doigts d’arriver à ses fins. Pendant qu’il est à la radio, ses camarades font la loi sur le terrain. À la base de Laikipia, pour être précis.

Souvenez-vous, ce sont de simples soldats. Ils ne savent pas manier d’avion. Et évidemment, ils veulent en utiliser dans leur stratégie. Ils sont quand même de l’armée de l’air.

Ils réquisitionnent alors trois pilotes et leur ordonnent de faire décoller deux chasseurs F-5E Tiger et un Strikemaster.

La mission de ces kamikazes de fortune ? Bombarder la State House, le palais présidentiel du Kenya et le quartier général des forces d’élite de la police .

Les conspirés espèrent que l’objectif est clair. Les pilotes décollent.

L’un d’entre eux ne sait pourtant pas manier son appareil.

Encore qu’aucun des chasseurs ne vise les cibles commandées. Sur un canal secret, ils s’accordent pour effectuer des manœuvres de haute voltige afin de désorienter les capteurs des donneurs d’ordre restés au sol. Une fois sûr d’être irrépérables, ils jettent leurs bombes sur les flancs du mont Kenya.

En refusant de s’exécuter, les pilotes offrent du temps supplémentaire au commandement militaire présent à Nairobi d’organiser la riposte qui va mettre les conspirateurs KO.

Si vous ne l’avez pas perçu, laissez-moi vous le dire une nouvelle fois. Hezekia Ochuka et ses hommes ont toutes les qualités. Sauf la modestie. Ils sont sûrs que leur plan est infaillible.

Les événements vont nous prouver que ce n’est que dans leur esprit.

Le coup d’État devait se dérouler en même temps qu’un exercice militaire d’envergure qui mobilisait le plus gros des troupes et de la hiérarchie militaire du Kenya à Lodwar, une ville de l’intérieur du pays.

Les comploteurs étaient convaincus que les responsables qui ne participeraient pas à cette simulation seraient des seconds couteaux faciles à battre.

En effet, seuls quatre hauts gradés sont restés à Nairobi. Mais ce ne sont pas n’importe qui !

Il s’agit du commandant des armées et chef d’état-major adjoint le général de corps d’armée John Sawe, son adjoint le général de division Mahmoud Mohamed et deux autres officiers supérieurs.

Lors d’une réunion improvisée, le général de division Mahmoud Mohamed est chargé d’organiser la riposte contre les assaillants.

En quelques heures, les insurgés sont circonscrits grâce aux efforts conjugués de l’armée et des unités spéciales de la police.

La radio est reprise. Les soldats avaient oublié de prendre aussi le poste de transmission. Leur couper la parole a été un jeu d’enfant.

L’amateurisme des principaux acteurs de ce coup d’État au Kenya va plus loin. En arrivant à la radio, les conspirés interrompent le journaliste Leonard Mambo Mbotela. Ils demandent au technicien de permanence de mettre de la musique militaire afin d’habiller l’annonce du putsch qu’ils sont en train de perpétrer.

Mais la station n’a pas de musique militaire dans ses bandes. Et c’est compréhensible : ce n’est pas tous les jours qu’on reçoit des mutins à Voice of Kenya. Après un moment de réflexion, les putschistes s’accordent. La musique de Jimmy Cliff et celle de Bob Marley fera largement l’affaire ! Un putsch sous fond de musique reggae. Une touche de légèreté improvisée dans un moment aussi grave ?! Tout à coup, le coup de force prend des allures de vaudeville.

Les bases aériennes tombées entre les mains des putschistes sont récupérées les unes après les autres sans résistance particulière.

Le coup d’État a quand même fait plus de 300 morts dont 200 civils.

Son coût total pour l’économie s’élève à près d’un demi-milliard de shilling, selon des estimations du journal kényan Daily Nation.

Avant de revenir plus en détail sur les conséquences de ce coup de force, essayons de comprendre comment un soldat fusse-t-il de l’armée de l’air a réussi à monter un coup d’État ; et quelles sont les raisons qui expliquent son cuisant échec.

Au début des années 1980, le Kenya se trouve dans un contexte africain survolté en matière de putsches militaires. Entre 1979 et 1982, le continent a enregistré plus de quinze coups d’État.

En Afrique de l’est et dans la Corne de l’Afrique, le Kenya est le seul pays de sa taille à être administré par un régime issu d’un processus politique pacifique. En Ouganda, Yusuf Lule a réussi à pousser Idi Amin Dada hors du pouvoir en 1979. En Éthiopie, Mengistu Haile Mariam, préside le gouvernement militaire provisoire tandis qu’au Soudan le colonel Gaafar Nimeiry dirige le pays d’une main de fer.

Daniel arap Moi arrive au pouvoir dans ce contexte régional troublé en 1978. Il prend la succession du père de l’indépendance Jomo Kenyatta. La détente du climat politique mise à part, les Kényans voient se renforcer les maux déjà présents dans l’ancienne administration.

Corruption, abus de pouvoir, délitement du tissu économique.

La rue est unanime : le président Moi et son entourage gèrent mieux leur destin personnel que celui du pays.

L’armée est le symbole de la paupérisation des masses kényanes. Alors que les officiers sont traités comme des seigneurs, les hommes de troupes, en général jeunes, comme Hezekia Ochuka croupissent dans la misère.

À ces problèmes institutionnels, s’ajoutent des accusations de discrimination ethnique. Il est intéressant de noter que les têtes pensantes du complot étaient toutes de la même ethnie : Luo. Au moment du coup d’État, seuls trois Luo font partie du gouvernement. Le déterminant ethnique peut aussi expliquer la précipitation dans laquelle s’est déroulé le putsch du 1er août.

L’un des leaders du « Conseil de Rédemption du Peuple » – en majorité Luo donc – avait peur que l’opportunité du coup d’État contre arap Moi soit saisie par les Kikuyu, l’ethnie de l’ancien président afin de remettre le pouvoir à Mwai Kibaki. Pour ne pas être doublé, il ont accéléré le mouvement au risque de confondre vitesse et précipitation !

Une précipitation qui a paradoxalement failli sauver ce coup d’État de toute façon condamné. J’y reviendrai tout à l’heure.

Comme je l’ai déjà dit, l’échec du coup d’État est surtout lié à l’amateurisme du groupe de dissidents et aux querelles de personnes. Après l’échec de leur entreprise, il apparaît que l’initiative de mettre sur pied un « Conseil de Rédemption du Peuple » a été portée à bout de bras par trois personnes. Joseph Odigi Obuon, le sergent Pancras Oteyo et donc Hezekia Ochuka. Mais qui allait prendre la tête de la rebellion ?

Chacun d’entre eux se voyait déjà à la tête du pays.

L’affaire est telle que les trois hommes sont prêts à tout laisser tomber. Finalement, Joseph Odigi Obuon et Pancras Oteyo consentent à Hezekia Ochuka de prendre la responsabilité du complot. Mais ils s’entendent à le tuer après avoir pris le pouvoir. À la guerre comme à la guerre, me diriez-vous.

Nos amis ne le savent pas encore. Mais en réalité, ils se battent pour rien.

Comme je vous le disais tout à l’heure, le putsch amateur en cours au Kenya est de toute façon condamné.

Il se trouve que Daniel arap Moi et ses plus hauts chefs militaires avaient déjà été informés de la préparation d’un coup d’État. L’information lui avait même été confirmée le vendredi, 30 juillet, c’est-à-dire deux jours avant le complot, par James Kanyotu, le patron des services de renseignement.

Le renseignement est plus détaillé. Il dévoile même le nom des commanditaires. Le patron des services secrets veut les arrêter avant qu’ils ne se blessent eux-mêmes et ne blesse quelqu’un.

Après un moment de réflexion, le chef de l’État lui demande de ne rien faire. Il est toujours sensible pour un service de police d’opérer des arrestations dans les casernes. Les militaires y voient souvent de l’insubordination.

Le président veut gérer la question directement avec l’armée dès le lundi, 2 août. Manque de pot : le coup d’État eu lieu pendant le weekend.

D’autres sources soupçonnent Daniel arap Moi d’avoir laissé faire les putschistes exprès. Il les savait mal préparés, sans soutien politique en dehors du pays, peu armés et très peu formés.

Leur initiative toute foireuse qu’elle puisse être devrait lui permettre d’imposer des mesures sécuritaires draconiennes à même de prévenir des coups d’État beaucoup plus élaborés par des militaires plus formés.

Et les candidats au putsch ne manquaient pas.

De nombreux barons de l’ère Kenyatta n’avaient pas toujours digérés l’arrivée de l’ancien vice-président à la tête de l’État. Il faut noter que le nouveau président n’est pas de l’ethnie Kikiyu comme son prédécesseur. Et ses ennemis dans les rangs même du pouvoir sont nombreux.

Les tenants de la thèse d’un coup d’État-prétexte ajoutent que c’est à dessein que le président n’a pas voulu suivre les recommandations des services de renseignement ; et c’est en connaissance de cause que la rébellion a été matée avec autant de rapidité.

Difficile de croire Daniel arap Moi machiavélique au point de sacrifier la vie des centaines de ses compatriotes pour renforcer son pouvoir. Ce qui est sûr par contre, après l’épisode du 1er août 1982, le pouvoir kényan est entré dans une ère de répression politique sans précédent.

Au fil des années qui ont suivi, le président a fait le ménage dans son entourage.

Sa cible favorite : les membres de ce que les Kényans appelle la Kiambu Mafia, la nébuleuse kikuyu, fer de lance de la reconquête du pouvoir.

De nombreux soldats insurgés sont tués dans les combats sporadiques qui se déroulent à Nairobi le jour même des événements. Quelques chefs ont pu trouver refuge en Tanzanie, et parmi eux, Hezekia Ochuka. Il sera extradé quelques années plus tard.

Le procès devant la cour martiale qui se tient à Nairobi prononce plusieurs peines d’emprisonnement mais aussi des peines capitales.

Parmi les personnes incarcérées pour trahison, on trouve notamment l’actuel opposant Raila Odinga alors étudiant. Son père Oginga Odinga déjà opposant de Kenyatta et d’arap Moi fut également placé en résidence surveillée pour avoir financé les putschistes. De nombreux étudiants et enseignants d’université sont soupçonnés d’avoir soutenu les soldats rebelles. L’université est fermée pendant presqu’une année.

Le 10 juillet 1985, les concepteurs du coup d’État sont extraits de la prison de haute sécurité de Kamiti pour être exécutés. Les derniers sont pendus en 1987. Cette date reste très controversée puisque selon la cour suprême kényane les dernières exécutions dans le pays ont été faites en 1986.

Sur le plan strictement politique, le coup d’État contre Daniel arap Moi a eu pour conséquence immédiate l’annulation des élections de 1983. Le président a également saisi l’opportunité du putsch pour réorganiser l’armée et la police. L’armée de l’air par exemple est dissoute.

Il renforce ses propres pouvoirs et accentue la centralisation et la personnalisation du pouvoir. Il fait voter une loi d’exception. L’ensemble des services administratifs du pays sont sous sa responsabilité directe. Les prérogatives du Parlement sont révoqués. Le président n’a plus de compte à rendre aux députés. Même mouvement en matière d’indépendance du pouvoir judiciaire. Les arrestations arbitraires interrompues avec la prise de fonction du nouveau président en 1978 reprennent de plus belle.

Dans une atmosphère aussi amicale, les voix dissidentes sont envoyées au cachot sans passer devant un juge.

Les libertés de la presse, d’association et de mouvement sont réduites à leur plus simple expression.

Le système de flicage systématique qui résulte de la tentative de coup d’État d’août 1982 a généré des curiosités dans la culture politique du Kenya. Les ministres devaient arborer un pin’s sur leur veste avec un portrait du président arap Moi. Les pin’s, vous savez ces épinglettes qu’on place sur le pli du col d’une veste. Les ministres prévenants achetaient donc un pin’s à chaque fois qu’ils avaient un nouveau costume. On ne sait jamais, si on oublie !

Et puis le système électoral, ne m’en parlez pas. Daniel arap Moi avait mis sur pied un système relativement amusant d’élection pour améliorer le vote à bulletin secret.

Pour les scrutins locaux, les électeurs devaient se mettre derrière le candidat de leur choix. Si un candidat avait 70 % des voix, il était élu sans passer par le vote à bulletin secret. La méthode avait le grand avantage d’éviter la fraude électorale. Mais qui pouvait oser s’aligner derrière un opposant quand un des proches de Moi était candidat ?

Dans un article en ligne Wandia Njoya, enseignant de langues à Nairobi avance que Moi a maintenu le système d’un État exploiteur en écrasant des espaces d’imagination alternatifs de la même manière que ses prédécesseurs l’ont fait, mais avec plus de cruauté.

N’hésitez pas à partager cet épisode et les autres de la série « Les deux cents coups » aux amoureux de l’histoire de l’Afrique autour de vous. Au revoir !

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