William Bayiha

Dieudonné : héros national au Cameroun

Dieudonné M’bala M’bala. Vous connaissez ? Si oui, sachez qu’il est actuellement au Cameroun. Pas pour un spectacle, mais pour se reposer.

L'inventeur de la fameuse quenelle croqué par les internautes camerounais (c) Thierry Ngongang
L’inventeur de la fameuse quenelle croqué par les internautes camerounais (c) Thierry Ngongang

La fin d’année 2013 et janvier 2014 n’ont pas été de tout repos pour l’humoriste français d’origine camerounaise. Entre les accusations pour antisémitisme et l’interdiction de ses spectacles par le gouvernement, Dieudonné n’a pas pu faire sa traditionnelle visite à ses proches en fin d’année. Lors de ses précédentes visites, l’homme de 48 ans arrivait au pays comme tous les Camerounais vivant en Europe. Un peu incognito du grand et paisible public que nous sommes. Mais depuis que le fisc français l’accuse d’évasion fiscale vers le Cameroun, le pays d’origine de son père,  l’opinion a  été conquise par ce Robin des bois des temps modernes. Qui est donc ce Dieudonné qui prend de l’argent aux Français pour investir dans le pays ? D’habitude, le chemin de l’argent et des richesses prend le chemin inverse. Du Cameroun vers la France et autres paradis fiscaux. Les Camerounais avaient déjà commencé à perdre espoir sur l’attractivité économique du pays.

Dieudonné
L’humoriste Dieudonné à sa descente d’avion à l’aéroport de Douala

C’est vrai que personne n’a vu l’ombre des 400 000 euros – 262 millions de francs Cfa– que Dieudonné aurait transféré à sa société Ewondo Corp. Mais c’est l’intention qui compte, n’est-ce pas ?  Sans pour autant être un feyman comme il a pu en exister au début des années 1990, Dieudonné jouit de la popularité de ceux qui essaient de rééquilibrer la balance en faveur des pauvres.

L’homme est arrivé dimanche 9 février à Douala, le sourire aux lèvres. Fier de se retrouver dans son élément et loin de la polémique que son récent spectacle a provoquée en France. Ici, il sait qu’on ne lui fera pas de procès d’intention, qu’il ne subira pas un ostracisme se fondant sur le « un poids, deux mesures », sur l’amalgame.

Pour couronner l’ensemble de son œuvre, les télévisions nationales se sont déplacées pour l’accueillir dès sa descente d’aéroport. Comme sur la photo avec le reporter de STV, M. M’bala n’a pas boudé son plaisir. En un mois, le halo des médias français anti-Dieudonné a fini par en faire un sujet d’actualité. Et la magie du net fait que les soutiens les plus actifs de Dieudonné ont aussi été les Camerounais. Tout au long du mois de janvier 2014, de nombreuses personnes ont découvert pour la première fois le visage de l’humoriste qui, soit dit en passant, n’a jamais fait un seul spectacle au pays. Toute chose qui ne saurait tarder puisqu’il y a désormais un public d’aficionados sur place.


A Yaoundé, après les fêtes les éboueurs font grève

Les ordures s’entassent dans la capitale camerounaise. Les éboueurs ont rangé leurs gants depuis le début de la semaine. ils se plaignent de n’avoir pas été payés lors du mois de décembre 2013. Des sources proches de la direction relativisent cette version.

Côté salubrité, l’annéHysacame commence bien mal à Yaoundé. Certaines rues du centre-ville de la capitale sont méconnaissables. Des tas d’ordures s’amoncellent depuis quelques jours. Au lendemain du Jour de l’An, ce n’est pas vraiment la fête.
Le constat est simple, les rues ne sont plus balayées comme d’habitude. Les éboueurs de la société Hygiène et Salubrité du Cameroun ( Hysacam) chargée du ramassage des ordures à Yaoundé et dans le reste des centres urbains du pays ont rangé leurs gants depuis le début de la semaine. Ils accusent la direction générale de ne pas tenir ses engagements salariaux. Plus exactement, révèle une source proche de la direction, il s’agit de primes spéciales que cette catégorie de travailleurs a l’habitude de toucher chaque fin d’année.

Le malaise qui couvait depuis la mi-décembre est allé agrandissant au fur et à mesure que la semaine des fêtes de fin d’année s’approchaient. Après la Noël, les éboueurs ont décidé de passer à l’action. Le 31 décembre 2013, ils ont pris d’assaut l’agence régionale de Yaoundé, barricadant l’entrée et séquestrant les responsables encore présents. Selon des sources proches de l’entreprise, certains cadres ont dû passer la nuit de la St-Sylvestre dans leurs bureaux.

La situation est loin de s’apaiser ce 2 janvier 2014. Les journalistes venus s’enquérir de la situation sont tenus à distance par les équipes en charge de la communication. Mais des informations non officielles font état de négociations entre le patronat et les salariés. L’objectif en est bien évidemment la levée du mot d’ordre de grève et la reprise du travail dans la sérénité en 2014. Pour la main-d’œuvre cependant, la reprise ne peut être possible que si les revendications sont prises en compte et soldées toutes affaires cessantes. En souvenir de la journée du 31 décembre, une partie de l’équipe des cadres a préféré faire la grasse matinée ou carrément rester chez elle en cette première journée ouvrable de l’année, en attendant que les tensions s’apaisent.

L’année 2013 s’achève donc pour Hysacam à l’image de ce qu’elle a été en définitive. En mai dernier, une grève de même nature avait été déclarée à Ebolowa dans le sud du pays. Les grévistes réclamaient là encore le paiement de deux mois d’arriéré de salaire ainsi que neuf mois d’arriéré de prime de savon.

Ce texte a également été publié ici.

 


Rétrospective : putain ! que cette année était bonne

Alors que l’année 2013 s’en va, je souhaite (sur invitation d’un célèbre mondoblogueur) revenir sur quelques faits qui m’ont marqué ces douze derniers mois. Désolé, je n’en ai que cinq et ils parlent de moi.

William Bayiha

1-      C’est obligé, je dois commencer par la naissance de ma fille il y a près de trois mois. Désolé pour ceux qui l’apprennent seulement maintenant. Les grandes joies ne sont-elles pas muettes ? Qu’elle est belle Seigneur, qu’elle est belle !

2-      Il y a ensuite Dakar ! Putain, c’était carrément démentiel. Une soixantaine de mecs et de meufs venus de partout. Afrique, Europe, Amérique, Caraïbes – je me répète ?!… Bref de partout. Dix jours de rencontres époustouflantes, de la bonne humeur, de la gueule. Et puis tout ce qu’on a appris ! Un souvenir éternel.

3-      Des débats passionnants sur cette plateforme même. Le sujet qui m’a divisé avec une partie de mes lecteurs – mondoblogueurs ou pas : la question du mariage homosexuel. Personne n’a réussi à persuader l’autre. Etait-ce seulement l’objectif ? Le plus important reste de partager, n’est-ce pas ? La preuve que les idées et les arguments peuvent encore être un recours crédible face à la violence des convictions.

4-      Au quotidien, j’ai continué à faire un peu plus du journalisme mon métier. C’est dur, mais je me suis accroché jusqu’ici. J’ai fait quelques premières pages, révélé quelques informations exclusives, mené quelques enquêtes et grossi un peu plus mon carnet d’adresses. Je me suis toujours persuadé qu’un bon journaliste c’est celui qui continue à être professionnel même dans l’adversité.

5-      J’ai fait un accident en fin août 2013. Normalement, je devais m’en plaindre, mais non, j’en suis plutôt fier. J’en suis sorti vivant et sans rien de plus que quelques égratignures, une stressante évacuation en ambulance, et une grosse frayeur. Je reste persuadé qu’on n’est pas courageux si on n’a pas eu peur de sa vie. Le courage n’est-il pas la peur d’avoir peur ?


Cameroun : la République à feu et à sac

Il ne se passe plus une semaine sans qu’une administration ou un établissement public ne soit victime d’un incident. Incendie et cambriolage.

Drapeau
Les élections législatives et municipales du 30 septembre 2013 imposent au président de la République de procéder à un remaniement.

Le fait le plus récent remonte à la nuit du 13 au 14 décembre dernier. La préfecture de la ville de Dschang, dans l’ouest du pays a été volée.  Ceci dit, c’est au ministère de la Santé publique qu’il faut se rendre pour comprendre qu’il y a peut-être quelque chose qui ne va pas dans les couloirs des administrations au Cameroun. En l’espace d’une semaine, deux incendies se sont déclenchés dans les services de ce département ministériel. L’un dans les «services centraux», pas loin du cabinet du ministre, dans le bureau du directeur de la logistique. C’était le6 décembre 2013. Un malheur ne venant jamais seul, le vendredi 13 décembre une autre alerte au feu a été lancée à la direction de la Santé communautaire située un demi-kilomètre plus loin. Dans les deux cas, les sapeurs-pompiers n’ont pas pu empêcher le feu de se propager et aux flammes d’emporter de la «paperasserie». Tout ceci ne relèverait que de l’anecdote si une semaine auparavant deux événements de nature différentes, mais d’une curiosité égale n’étaient pas arrivés. Il s’agit de cambriolages à la Fédération camerounaise de football (la fameuse Fécafoot) et au ministère de la Défense.

Le 3 décembre à  la Fécafoot, les visiteurs ont emporté selon des révélations de la presse quelque dix années d’archives contenues dans des ordinateurs et autres documents ! Au ministère de la Défense, c’est le bureau d’un général qui a été mis à sac le 27 novembre 2013. Des indiscrétions font état de quelque quinze millions de francs Cfa en liquide qui se seraient évaporés en même temps (une nouvelle fois !) que des piles de documents.

A la suite de ces incidents à répétition, les soupçons sont nés dans l’opinion sur la responsabilité des faits. Le cas du ministère de la Défense est celui qui interroge le plus. L’administration est, s’il en est, le lieu supposé le plus sûr de Yaoundé après le Palais de l’Unité puisqu’elle est logée de fait en plein cœur du quartier général de l’armée. Qu’un groupe de malfrats réussisse à avoir le courage de franchir tous les miradors, à savoir tromper la vigilance des militaires consignés aux postes de contrôle, à avoir raison de l’équipe de garde qui reste en tout temps dans le secrétariat d’un général, à prendre le temps de tout fouiller et de tout prendre et à réussir à sortir son butin en évitant soigneusement de tomber dans les pièges précédents relève tout simplement d’une fiction hollywoodienne, estiment certains.

Une analyse qui se fonde sur le contexte politico-judiciaire camerounais actuel. En effet les élections législatives et municipales du 30 septembre 2013 imposent au président de la République de revoir l’équipe gouvernementale. Des personnalités auraient peur donc de sortir du gouvernement et de se retrouver à la merci de l’opération Epervier. Craignant que les enquêteurs aillent fouiller dans les archives de leurs administrations respectives, ils prennent les devants en détruisant d’éventuelles preuves. Quid de la Fécafoot ? C’est le même fil argumentatif qui prédomine dans les débats. L’ancien président de la fédération Iya Mohamed étant derrière les barreaux, ses successeurs seraient en train de vouloir sonder sa gestion et celle de ses collaborateurs à la tête de la Fécafoot. Le cambriolage aurait pour objectif, de ce point de vue, d’emporter les preuves et d’empêcher ainsi la justice de faire son travail.

La même analyse prévaut au ministère de la Santé. Il s’agit en effet d’une administration qui a souvent été citée ces dernières années devant les juridictions compétentes en matière de lutte contre la corruption. L’un des prédécesseurs de l’actuel ministre est en effet condamné à 15 années de prison pour détournement de deniers publics. Pour ne rien arranger, les forces de sécurité et même les sapeurs-pompiers sont accusés de laxisme sinon de complicité. Pour le cas de l’incendie du 13 décembre 2013, des témoins les accusent d’être venus éteindre le feu avec des camions-citernes sans eau. Le temps de retourner à la caserne la plus proche s’approvisionner, l’aile concernée par le sinistre avait eu le temps d’être réduite en cendres.


Aventure : le visage africain des drames de l’immigration

Au fait le récent drame de Lampedusa me rappelle le récit qu’un ami d’enfance m’a fait il y a quelques mois.

BateauIl rentrait d’ «aventure». Il faut comprendre. Quand je dis aventure, je fais référence, en camerounais, à la décision que certains Africains (en l’occurrence des compatriotes) prennent pour rallier l’Europe en comptant sur le hasard et la chance. Mon ami que j’appellerais Jules a été en aventure pendant près de deux ans avant de regagner le pays riche de ses expériences et des leçons de vie qu’il a eu au cours de ce voyage vers l’inconnu. En termes d’expériences, il a fait le voyage Tripoli-Maroua (Extrême-Nord du Cameroun) avec le cadavre d’un compagnon de route décédé dans la capitale libyenne. Lui-même, malgré ses regrets de n’avoir pas franchi les frontières européennes reconnaît avoir eu de la chance, beaucoup de chance en regagnant le pays natal sain et sauf. Voici son histoire.

Un jeune africain
Si l’Europe n’est pas le paradis , ce n’est pas l’enfer non plus (c) narosnews.fr

En 2010, Jules décide de quitter sa ville d’Edéa non loin de Douala. Objectif, rejoindre l’Europe afin d’y gagner sa vie. Un choix qui n’en est pas en réalité puisque le jeune homme a été inscrit à l’Université de Douala pendant deux ans. 27 ans, formation hybride (probatoire de Maths et de physiques et Baccalauréat Lettres et Philosophie)  il suit des cours de littérature française et anglaise en faculté. Son rêve, être enseignant de lettres dans un lycée. En même temps, Jules a un autre rêve plus pressant encore. Il est le père d’une petite Axelle* qu’il doit convenablement élever.

Pour lui, passer le concours de l’École normale supérieure (ENS)  est une bonne mauvaise idée.  Certes après la formation de trois ans (il n’a pas encore sa licence), il sera automatiquement intégré dans la fonction publique où il pourra gagner décemment sa vie. Seulement l’ENS n’est plus ce qu’elle était. La passion pour l’enseignement ne suffit plus. D’un point de vue formel, il faut vraiment être le meilleur pour s’en tirer avec l’une des 35 places ouvertes au concours. À ce moment, rien ne garantit que mon ami soit le meilleur des 2 000 candidats qui postulent pour les mêmes places. La garantie est d’autant plus illusoire que le chômage généralisé rend les places convoitées mêmes pour la classe moyenne. Je parle de corruption, d’achat de place. Il faut être manifestement très brillant ou avoir un million de francs pour être dans la shortlist. En tout cas c’est ce que prétend la rumeur. Par ailleurs les frais de concours s’élèvent à 35 000 francs. Un investissement si on considère qu’au Cameroun le salaire minimum est quand même de 28 500 francs.

Faire ce concours ressemble donc à une loterie à laquelle notre héros ne peut pas participer. À 27 ans, le jeune homme est en train de devenir définitivement un homme. Le gars doit absolument s’en sortir. Ses parents sont de simples paysans qui vivent au village, ils espèrent que leur fils aîné s’en sorte un jour pour les aider un peu. Un optimisme qui a le don de mettre le concerné sous pression. Il sait qu’il doit réussir.

Pour joindre les deux bouts, Jules fait des cours de répétitions et donne un coup de main dans les collèges privés qui pullulent dans la ville de Douala. Le salaire est plus maigre que le loyer dans cette ville commerciale. En même temps, il ne parvient plus à suivre les cours à l’université. Quatre ans pour passer une licence qui se prépare en trois, c’est trop. Il faut rentrer à Edéa. Mais ici non plus l’activité d’enseignant bénévole n’a rien d’excitant. Par ailleurs malgré la présence des usines de l’unique entreprise d’industrie lourde du Cameroun (Alucam) dans cette ville, le chômage ici est une plaie. Impossible d’espérer construire une vie dans cet environnement.

Jules se sent coincé. Il y a les discours bienpensant sur les dangers de l’immigration. Il y a l’immigration choisie de Sarkozy, il y a les affirmations péremptoires du type «L’Europe n’est pas le paradis» débitée par ceux qui malgré leur réussite manifeste ne manquent pas de se rendre en Europe de «temps en temps». Si l’Europe n’est pas le paradis se dit Jules, ce n’est pas l’enfer non plus. Il veut y aller, il va y aller. Il réunit une centaine de milliers de francs. Dis au revoir à sa copine qui le soutient. Demande à des amis proches de garder le secret. Les parents ne doivent surtout pas être au courant très tôt. Et promet de revenir prospère.

Il traverse le Cameroun. Même à l’intérieur des frontières nationales, 100 000 francs ne conduit pas bien loin. À Maroua, il doit déposer son baluchon et travailler de ses deux mains. «J’ai fait des travaux que je n’aurais jamais imaginé faire», a-t-il raconté en rentrant. Manœuvre dans des chantiers, garçon de course, répétiteur, vendeur à la criée… Après quelques semaines, il traverse la frontière avec le Tchad et se retrouve à N’Djamena. Ici, il sera enseignant comme à Douala et à Edéa. Ça paie plutôt bien. Mais il se souvient que le Tchad n’est qu’une étape. Il faut progresser vers l’antichambre de l’Europe : la Libye. Seulement entre N’Djamena et la capitale libyenne, il y a plus que des kilomètres. Il y a le désert.

17 000Dix-sept mille. C’est le nombre à la mode. Dix-sept mille c’est le nombre de d’Africains tentant de rallier l’Europe décédés dans la Méditerranée en deux décennies. La police et les ONG ne voient pourtant pas tout. Personne ne compte ceux qui, se croyant plus malins que les trafiquants s’engagent en solo dans des embarcations plus légères que les pirogues pour affronter la haute mer. De même, ceux qui périssent dans les pays d’Afrique du Nord du fait des mauvaises conditions de vie n’entrent sans doute pas en ligne de compte. Pourtant un mort en vaut bien un autre. Jules m’a parlé des morts du Sahara. Les caravanes de jeeps où des femmes, des enfants et des hommes de tout à âge, ouvertement migrants clandestins s’entassent pendanttrois semaines avant d’atteindre la frontière libyenne. La soif. Elle te tenaille un homme. Une gorgée le soir et puis plus rien. La nourriture est prise comme un médicament, à dose homéopathique. Pas de bain. Sans compter les coupeurs de route, les brigands et les petits larcins à l’intérieur même des caravanes qui peuvent sceller le sort de la victime dépouillé de tout.

Vous ai-je parlé de la brûlure du soleil le jour et de celle du froid la nuit ? C’est l’enfer. C’est fou de le voir raconter cette histoire avec cette voix claire, comme dénuée de toute émotion. L’expérience de la vie. J’ai vu me confiait-il à son retour avec une certaine répétition, des choses. Quelles choses ? Des squelettes comme dans les films western. Des carcasses d’animaux travaillées par le Sahara, des fémurs visiblement humains et même des crucifixions qu’aucune camera ne pourra jamais filmer. Pendant le voyage, il y a eu des morts. Il y en a toujours, ils sont enterrés dans le sable aussi rapidement que possible.  J’ai vécu le moyen-âge.

Au moment où sa caravane atteint les frontières libyennes, c’est la crise dans le pays de Kadhafi. Tous les points habituels sont verrouillés. Les  passeurs ne peuvent rien faire pour la cargaison qu’ils ont transportée de N’Djamena. Chacun doit se débrouiller. Les familles avec des enfants encore très jeunes, oui il y en a, décident de s’installer dans le désert le temps que la situation se décante. Mon ami et trois autres Camerounais partis ensemble de Maroua abandonnent le reste de caravane. Ils ont entendu parler d’une entrée encore libre 25 kilomètres plus loin. Ils vont tenter leur chance. 25 bornes à pied et de nuit, il faut les faire. Passage réussi. Ils passeront près de trois mois dans cette Libye profonde où le Subsaharien est encore victime du racisme le plus abject.

C’est à Tripoli qu’ils vont retrouver une douceur de vivre toute relative. Ils prennent un studio à quatre, enchaînent les petits boulots : ils font la plonge, balaient les cours, portent les colis, gardent les véhicules, jouent les portefaix… Mon ami va tomber sur une famille qui souhaite envoyer sa fille poursuivre ses études en France. Il devient professeur personnel de français. Il commence à constituer le magot qui lui permettra de payer les passeurs pour l’Italie. Il envoie même un peu d’argent au pays pour sa fille, sa copine et ses parents.

Mais il a fallu que le malheur vienne rompre la linéarité de ce parcours vers l’Europe. Un de ses trois compagnons a succombé à une intoxication alimentaire. Tout s’est passé en une nuit. Le lendemain matin, les survivants ont été raccompagnés à la frontière après qu’ils aient été dénoncés par le bailleur. Le départ pour l’Europe était prévu dans la semaine. Mais avant de leur dire au revoir, les autorités libyennes ont pris la peine d’embaumer le corps à l’orientale. C’était l’ultime vœu de la bande pour cette aventure : rentrer avec le cadavre de ce «frère» au pays. Mais traverser le désert avec un macchabé ! Toutes leurs économies y sont passées. En l’enterrant à Maroua près d’un mois plus tard, ils étaient aussi fauchés qu’au départ. En écoutant ceux qui ont pris le chemin de l’immigration clandestine, on se rend compte qu’avant même de prendre une embarcation pour franchir la Méditerranée, la mort est partout sur la route de l’Europe.Cependant chacun de ces jeunes gens s’est juré de tenter d’atteindre le but une prochaine fois. Mon ami Jules particulièrement s’est fait une promesse. Immigrer en France et y vivre mais cette fois légalement même si pour l’instant, il ne sait pas comment cela va arriver.

 

 

 


Le calvaire des stagaires au Cameroun

Dur labeur
Dans la presse écrite, les radios, en ligne ou à l’écran, les stagiaires font les gros titres pour rien.

Récemment, un jeune confrère de 24 ans est décédé. Diplômé en journalisme, il était néanmoins stagiaire à la rédaction du Poste national de la radio-télévision d’Etat (CRTV) depuis un an. Il a été emporté par un AVC. Personne ne comprend ce qui s’est passé. Le 14 août 2013, il a été foudroyé sans raison apparente. Qu’est-ce qui peut expliquer cet accident ? Pas question de faire un raccourci. Mais à l’occasion de son décès, l’ensemble de la rédaction du Poste national a salué sa mémoire non pas en tant qu’employé de la CRTV mais c’était «la voix de Dimanche Midi », le magazine phare de la direction de l’information radio de l’Office camerounais de radio-télévision. Les superlatifs résumant son talent ont afflué lors de sa veillée funèbre. «C’était un vrai talent» ! Mais pourquoi le talent n’a-t-il pas été titularisé depuis un an ? Quelles peuvent être les raisons professionnelles, d’égo, de prise en charge personnelle qui l’ont stressées au point d’être victime de l’accident dont nous venons de parler ?

La CRTV, c’est connu, n’embauche plus officiellement depuis de nombreuses années. Mais les jeunes professionnels fascinés par les voix qu’ils entendent depuis leur tendre enfance veulent les côtoyer au cours de leur formation. Par ailleurs dans la rédaction, les journalistes ne manquent pas de confier, non sans perfidie, aux stagiaires (ou aux professionnels fraîchement sortis de l’école) qu’ils ont une chance d’être retenus définitivement s’ils persistent dans l’effort. Et voilà l’étudiant qui se plie en quatre pour satisfaire les moindres désirs de ses «encadreurs». En plus du café rituel qu’il doit servir au premier reporter venu, c’est lui qui est préposé à la réalisation du journal du matin. Il doit être là avant le présentateur vers  04h30. C’est toujours lui qui sera là le soir pour la réalisation du fameux 20h. Donc venu avant tout le monde, il rentre après tout le monde. Combien doit-il gagner ? Normalement la moitié du salaire de base d’un journaliste BAC+3. Un peu moins de 75 000 francs (120 euros). Mais ici, pas question. Il n’aura rien. Pendant un an ! Il y a de quoi pousser un jeune homme à bout.

Pas d’emploi

Le malheur des stagiaires qui finissent par convaincre leur hiérarchie qu’ils sont aptes est qu’ils sont transformés en Jack-of-all-trade. Ils sont soumis à des horaires, aux pressions et aux moqueries les plus acerbes de la part des dirigeants ou des autres employés. S’il est établi que les employés se doivent le respect mutuel, pas question pour le stagiaire d’en bénéficier. Tout le monde peut lui crier dessus impunément.

Malheur au stagiaire qui parle d’emploi, de contrat, de salaire. On s’étonne. Pour qui il se prend celui-là, maugrée-t-on. Il n’est pas patient. Il n’ira pas loin. Pourtant tout le monde lui reconnaît un «talent certain», de la sagacité et de la perspicacité. Ce qui est vrai pour la rédaction de la CRTV est vrai pour l’ensemble de la presse camerounaise. Les stagiaires sont exploités. Et ils n’ont aucun moyen de recours. A-t-on jamais vu une grève de stagiaires prospérer ?

Je discutais récemment avec un «chef d’entreprise» de presse qui veut lancer un quotidien. Dans son business-plan, il prévoie gaillardement des places permanentes… pour les stagiaires. «Les jeunes qui sortent de l’Esstic, de Siantou… là. Ils n’ont pas l’expérience des quotidiens» raisonne-t-il toute honte bue. Ceux-là ne seront jamais recrutés.

Je ne sais pas à quoi sert un blog si ce n’est pour dénoncer. Je suis contre la manie de la presse camerounaise à user des stagiaires comme du bétail. J’ai fait partie de cette catégorie socioprofessionnelle pendant 07 longs mois, sans aucun radis mais sonné, interpellé, critiqué et humilié. Je ne sais pas si je suis sorti de l’auberge.

Responsabilité

Donnez une chance aux jeunes si vous pouvez, messieurs les patrons de presse. Ne les utilisez pas comme des machines à produire de l’information. Vous transformerez les professionnels hésitants en journalistes corrompus et aigris. Ces jeunes que vous condamnez aujourd’hui à couvrir les cérémonies où on «paie le taxi à la presse» deviendront bientôt des journalistes mendiants par habitude même quand la nécessité aura disparue.

Les autorités sont aussi responsables. Abordé par hasard dans une salle d’audience sur la précarité des jeunes dans les salles de rédaction, le ministre du Travail a fait une promesse d’une rare vacuité. «Quand je vais m’intéresser à la presse… ». Oui monsieur le ministre continuez. Et puis rien. Quand vous allez vous intéresser à la presse que direz-vous pour réconforter ceux qui n’en pouvant plus d’être stagiaires ont préféré partir ou mourir ? Et ceux qui ayant d’autres talents ont préféré abandonnez le journalisme, comment allez-vous les récupérer ? Pensez à la détresse des jeunes gens, à la déception des familles qui doivent héberger des grands garçons et des grandes filles formés mais dénués de la moindre considération. Pensez à la vie qu’ils doivent avoir dans la société. Une vie de stagiaire, avec des badges de stagiaires qui attirent les regards condescendants et qui finissent par vous castrer un talent.

Je ne suis pas un médecin légiste mais l’AVC de ce jeune confrère interpelle ceux qui l’ont encouragé à travailler comme un dingue pour rien. Ceux qui le narguaient avec des mots gentils sur l’éthique professionnelle alors qu’ils ne transigent pas eux-mêmes sur leurs salaires et leurs autres revenus. Si la presse savait faire son propre mea culpa peut-être, cette mort serait-elle un exemple pour que cela n’arrive plus. Malheureusement tout le monde s’arrange à ne pas évoquer cet aspect des faits. C’est dommage !


Grandes vacances : les «Mbenguistes» sont de retour

  • Douanes
    Le logo de l’administration des douanes camerounaises

    Depuis quelques semaines, nos frères et sœurs qui vivent de l’autre côté de la Méditerranée et de l’Atlantique sont revenus au pays avec… plein d’histoires.

La palme d’or du récit revient à ma cousine qui revient d’Ukraine où elle fait des études de médecine. Depuis son retour à chaque fois que nous nous rencontrons, elle a toujours une petite anecdote à partager. Après deux ans passés au pays de Ioulia Tymochenko, c’est pourtant les minutes passées dans les couloirs de l’aéroport de Yaoundé en arrivant qui l’ont le plus marquée. Sa descente d’avion, raconte-t-elle, a été un mélange de joie et de frustration. La joie de retrouver le pays natal après si long exil. Elle a duré un court instant. Puis le reste a été la frustration.

Il faut l’écouter décrire les agents de contrôle de l’aéroport. « Quand tu vois le visage de vos gens-là, tu sens que tu es vraiment arrivée au Cameroun. Ils te parlent comme si tu avais un problème avec eux », se plaint-elle. Dès son arrivée, elle dit être tombée sur une bonne femme bien ronde « au visage noir » (sic). Derrière son guichet de contrôle, la policière ne semblait pas particulièrement pressée pour apposer son tampon sur les documents des voyageurs munis d’un passeport camerounais. La jeune fille raconte que la fonctionnaire avait le cou tendu en permanence vers un box situé quelques mettre plus loin. C’est là qu’étaient reçus les passagers non camerounais, en majorité des Turcs puisque la correspondance était en provenance d’Istambul. Tout à coup, suivant en la matière ses collègues et plantant sur place la file des passagers brandissant leurs passeports camerounais, la bonne femme a élancé sa masse au petit trot vers le box d’en face. Une cohue dont l’objectif affiché était de tirer de ces étrangers le maximum d’euros et de gadgets à « dédouaner ».

Il a donc fallu attendre qu’une partie des fonctionnaires de la police des frontières soit sortie des poches des Turcs pour servir le reste des passagers. Ignorant les jurons et reprenant ses bonnes vieilles habitudes de femme acariâtre, la fonctionnaire dodue a repris sa place et a servi des cachets au compte-goutte. Une fois sortie de ce calvaire, ma cousine n’était pourtant pas au bout de ses peines. Alors qu’elle s’apprêtait à franchir la dernière grille et que nous la voyions déjà, elle est tombée nez à nez avec une dame de l’administration des douanes. « Que cherche encore celle-ci ? », l’avons-nous entendue demander avec humeur ?

–          Tu as dédouané ton ordinateur là a fait la douanière, sans s’occuper du regard que lui lançait la jeune fille ?

–          Quoi, un appareil que j’ai acheté depuis deux ans. Je vous ai dit que je suis une commerçante ?

–          Tu dois le dédouaner.

Protégeant son ordinateur portable qui pointait un de ses angles hors de son cabas, la jeune dame n’a eu la soirée sauve que grâce à l’intervention d’un officier des douanes. Il n’y avait pas pour cet autre fonctionnaire, matière à créer un scandale.


Mémoire de Guerre : la légende de la mort de mon grand-père

C’est l’histoire de mon grand-père. Elle est faite de légendes et de vérités. Elle m’a été racontée par ma grand-mère il y a près de 15 ans… J’en partage les grandes lignes avec vous.

Souvenirs Mon grand-père Alexandre est mort en 1958. Ne me demandez pas l’heure du décès ni même l’hôpital où il a rendu l’âme. Je ne sais même pas où se trouve sa tombe. Personne ne le sait d’ailleurs parce que mon grand-père n’a pas eu de sépulcre. 55 ans sont passés, son deuil reste toujours à organiser. Dans mon village, les veilles gens qui se rappellent encore des jours sombres de la guerre d’indépendance sont en train de s’éteindre les unes après les autres. Peut-être bientôt la jeunesse arrachée d’Alexandre cessera-t-elle de se balancer dans leur rêve ? Ce récit vise à pérenniser le bout de vie qu’il a vécu. Apporter sa pierre dans l’édifice camerounais en construction, rêver pour changer les choses au péril de sa vie.

L’histoire est simple comme toutes les histoires sous les tropiques. Alexandre est né en 1928, un jeune homme presque privilégié par la colonisation française puisqu’il a un acte de naissance. Une curiosité à cette époque. En réalité, la date de naissance des enfants était marquée au dos de l’acte de mariage des parents. Bon, encore fallait-il que la famille ait un acte de mariage, etc.

Dans son village, il avait dû suivre une formation élémentaire à l’école si bien qu’au début des années 50, il était parmi les rares lettrés du bled. Certes il était costaud, si je m’en tiens à l’unique photo que mon père a hérité de lui. Mais aussi il traînait alors une réputation de troublions. Voilà pourquoi je me demande toujours comment il a pu être enrôlé dans l’armée coloniale française. En fait d’armée, je veux parler de tirailleurs. Les plus célèbres d’entre eux, vous le savez étaient des tirailleurs sénégalais. Mais mon grand-père était camerounais, donc…

Soldats
Vous n’avez donc jamais vu de tirailleurs africains ? (c) herodote.fr

Quoiqu’il en soit, le jeune homme est mobilisé au début des années 50. Et il se retrouve au Viêt-Nam avec les Français lors de la Guerre d’Indochine. La légende raconte qu’il est alors sergent et s’occupe de tâches administratives. En fait, il est commis à la dactylographie.  Il passe le clair de son service à Saigon paraît-il. Dans cette Indochine déchirée par une guérilla paysanne, Saigon représente paradoxalement la douceur de vivre orientale et le lieu de faire des découvertes exaltantes. C’est ici que mon grand-père va prendre sa première épouse. Une  Vietnamienne avec laquelle il va faire deux enfants. La cadette est restée au Viêt-Nam, personne ne sait ce qu’elle est devenue.

Lorsqu’il arrive au Cameroun, son premier fils nommé Jean Bayiha sera dans ses bagages. Mon père s’appellera Jean Paul. Ce premier enfant est décédé dans les bras de ma grand-mère deux ans après la mort d’Alexandre. Métis afro-vietnamien, il avait neuf ans. Mon père qui naît neuf mois avant la mort de leur père ne  connaîtra jamais l’un et l’autre, sauf en photos. Cependant au fil du temps et compte tenu de la rigueur que la vie a  réservée à la jeune dame qu’était alors ma grand-mère, la plupart de ces souvenirs se sont égarées.

 Retour au pays natal – Quand mon grand-père rentre d’Indochine, il essaie de retrouver ses racines. Il va prendre une femme de la région (ma grand-mère), faire un enfant (mon père) et tenter de se rapprocher de ses frères et de son village. La légende raconte qu’en tant que militaire, à son retour, il ne s’était pas fait que des amis même parmi ses frères. Explications.

Trois hommes
Le monsieur qui sourit à l’extrême droite est Ernest Ouandié, le dernier leader de la guérilla capturé en 1971 et pendu à la suite d’un procès expéditif (c)cameroun24.net

Entre 1956 et 1971, le Cameroun vit une guerre civile sourde et largement ignorée. Faisons un schéma. D’un côté il y a la France, puissance tutrice et ses alliés autochtones qui ne sont pas d’accord avec l’idée d’indépendance. De l’autre côté, il y a l’Union des populations du Cameroun qui revendique l’indépendance immédiate du pays. Cette opposition politique avait abouti à un climat de tension tel que les campagnes camerounaises de certaines régions étaient devenus de véritables champs de bataille. Il y a eu des camps (de concentration) signés Messmer, du Napalm utilisé clandestinement par l’aviation française, des assassinats ciblés dans les deux camps et une haine farouche contre les traîtres. Dans un premier temps les campagnes de la Sanaga-Maritime sont les plus touchées par le mouvement de révolte. C’est la zone d’origine du leader le plus charismatique des patriotes et c’est là où ses fidèles sont les plus radicaux. Et il se trouve que mon grand-père est également originaire de la région et malheureusement pour lui, il est un militaire donc a priori un ennemi dans la région.

Questions essentielles – Voilà la situation que mon aïeul retrouve chez lui quand il rentre de la guerre d’Indochine. Ma grand-mère, des décennies après nous racontait souvent, les larmes aux yeux, les longues nuits pendant lesquelles de mystérieux émissaires venaient discuter avec son mari. Jamais celui-ci ne voulait dévoiler l’objet de ces discussions. Cependant, elle se rappelait qu’à un moment, elle avait commencé à soupçonner son mari d’être de mèche avec les patriotes qui combattaient dans le maquis. Mais que complotait-il avec ses frères, elle ne pouvait pas exactement le dire. Un moment, racontait-elle, elle avait cessé de s’interroger car lorsque son mari était revenu au pays, il avait été rétrogradé. Vers quel grade exactement ? Sa mémoire lui jouait des tours. Qu’avait-il fait pour être sanctionné de la sorte ? Certaines sources soutiennent qu’ils revendiquaient des primes en rapport avec le séjour en Indochine. Bref, le retour de mon grand-père fut un tel choc qu’il décida d’affronter d’une manière particulière.

Pierre
Les combattants africains sont également parmi ceux à qui on rend hommage ici en France. (c) leparisien.fr

S’est-on jamais demandé ce qu’étaient devenus les anciens tirailleurs naguère au service de la puissance tutrice lorsqu’ils sont revenus s’installer dans des pays en guerre comme le Cameroun et l’Algérie? Ceux qui sont devenus fous sont assez bien connus, ceux dont les pensions n’étaient que des pécules en comparaison avec leurs camarades d’armes métropolitains ont été cyniquement reconnus alors que la plupart d’entre eux se trouve six pieds sous terre. Mais s’est-on jamais intéressé à tous ceux qui ont été obligés de trancher l’odieux dilemme : trahir leurs propres frère en servant la France ou servir la France et risquer des représailles toujours présentes dans les quartiers populaires où le système colonial les poussait à demeurer ?

Contexte troublé – Malgré les évolutions régressives dans sa carrière, mon grand-père conservait toujours ses attributs de militaire. Il avait donc toujours une arme. D’ailleurs, le climat d’insécurité n’encourageait pas les supérieurs hiérarchiques de laisser leurs hommes patrouiller sans moyen de défense. Alexandre avait donc sa carabine (ou toute arme muni d’une crosse) sur laquelle son nom et son matricule était gravés. Malheureusement, c’est cette arme sensée le protéger qui finalement a eu raison de lui. Jusqu’au dernier moment, ma grand-mère disait être resté dans l’ignorance de ce qui se tramait dans son dos.

France Soir
Le témoignage de la presse française de l’époque (c) camer.be

Un matin, racontait-elle, un camion bourré de militaires débarque au village. Comme d’habitude, les habitants paniquent puisque qu’en général l’arrivée de la troupe signifie, à cette époque, brimades, enlèvements et souvent même exécutions des personnes soupçonnés d’appartenir au parti anticolonialiste. Cette fois-ci, les hommes en treillis se dirigent directement dans la case de mes grands-parents. Ils veulent s’entretenir avec mon grand-père. L’ambiance est badine puisque ma grand-mère reconnaît beaucoup de camarades de son mari. En toute bonne foi, elle demande à tout ce régiment d’attendre Alexandre. Seulement jusqu’au lendemain, il ne pointe pas le bout de son nez. Paniquée par la disparition spontanée de son mari, elle commence à s’interroger sur ces militaires qui continuent à faire le pied de grue chez elle depuis 24 heures. Elle essaie de sonder leurs intentions mais rien ne lui sera révélé. Comme l’attente devenait interminable, les militaires décidèrent de s’emparer de Jean, de ma grand-mère et de mon père, encore nourrisson. Sans violence, ils furent conduits à l’arrondissement le plus proche où ils furent mis à l’ombre dans une cellule. Ma grand-mère qui n’avait jamais visité un tel endroit compris que l’affaire devait être assez grave pour en arriver là.

Ses doutes eurent le temps d’être confirmés des années après puisqu’elle ne revu plus son jeune mari jusqu’à sa mort en 2001. Selon ce qu’elle nous racontait, des témoins lui aurait dit que mon grand-père était recherché pour haute trahison et complot avec l’ennemi. Son fusil avait été retrouvé entre les mains des patriotes lors d’une battue dans la forêt. Se sachant découvert, il avait essayé de disparaître de la circulation. Les  administrateurs coloniaux français à tous les étages étaient alors réputés être sans pitié pour les traîtres à la nation (française). Mais la cavale de cet homme ne dura pas longtemps. Il avait été alerté que ses fils et sa femme était dans les geôles françaises.Son expérience vietnamienne aidant, il comprit que ces bourreaux n’auraient peut-être pas pitié de la mère et des enfants malgré leur innocence. Voilà pourquoi, sachant qu’il était de toute façon condamné, il avait négocié la libération de sa famille contre lui-même.

Chambre à gaz, pire – Lors de son arrestation, racontent encore ces sources qui aujourd’hui sont à jamais éteintes, mon grand-père criait de toutes ses forces, tremblait de tout son corps, suppliait qu’on le laissât voir ses enfants pour une dernière fois… Ses bourreaux l’écoutaient-il seulement ? Les mains liées dans le dos, il était traîné sur le dur sol de nos routes de latérite. Mon grand-père a vécu ses dernières heures dans moins qu’une chambre à gaz. Il avait 30 ans. Il a été noyé dans le Nyong à l’aide d’un grand sac  de farine en toile sur lequel une bouée avait été attachée afin qu’il n’ait aucune chance de s’en sortir. Il ne s’en est jamais sorti, regrettait toujours ma grand-mère une larme à l’œil. La pauvre femme pleurait chaque fois qu’elle racontait cette histoire et plus elle vieillissait plus elle voulait se souvenir. Mon grand-père est mort parce qu’il était traître, un traître comme tellement d’autres qui furent pris entre deux feux. Mais, il reste que ce fut un martyr pour sa famille, pour ses frères et plus largement pour son pays, et là ce n’est pas une légende.


Discussions de taxi : pourquoi les Camerounais enterrent leurs morts le weekend ?

Dans les villes camerounaises, les journées de jeudi et de vendredi sont réservées aux mises en bière, aux «départs pour le village». Une tradition qui nourrit la conversation.

C'était dans un taxi tel que celui-ci. (c) camer.be
C’était dans un taxi tel que celui-ci. (c) camer.be

Premièrement, ces deux jours correspondent au début du weekend. A partir de jeudi soir, les agendas commencent à se décharger dans les administrations, les services et mêmes dans certaines sociétés industrielles. Il y a donc de fortes chances qu’un grand nombre de personnes soit disposé à assister aux cérémonies rituelles qui entourent le deuil. Si la mise en bière se passe jeudi après-midi, ceci signifie que la famille qui réside en général en ville veut organisée une veillée funèbre «avec corps» pour les personnes qui ne pourront pas se déplacer au village. Question de permettre au mort de recevoir l’au revoir de ses amis de la ville. Vendredi, il est prévu un départ pour le village. Comme dans le cas de la famille dont nous parlerons tout à l’heure, le cadavre est accompagné vers sa dernière demeure avec une logistique particulièrement importante. Chaises, bâches, victuailles, groupes électrogènes, orchestres et bien sûr une somme importante d’argent.

«De l’argent, et si quelqu’un n’a pas l’argent qu’il faut pour organiser le deuil ?», s’étonne encore la dame qui feint d’ignorer le fond de la question. «Ah, mais tu ne sais pas que le mort produit lui-même son propre argent  ?» Explications. L’homme raconte qu’il a une de ses connaissances qui est décédée récemment  parce qu’il n’avait pas reçu à temps des soins dont le montant s’élevait à 50 000 francs.  Personne n’avait de la somme dans son entourage immédiat. Mais à l’instant même où sa mort a été annoncée, 35 000 francs ont été déboursés séance tenante pour la mise de son corps à la morgue. Et puis le reste a suivi : cercueil, costume et le weekend de l’enterrement avec son fameux cocktail.

L’histoire se déroule dans un taxi de Yaoundé. Alors que le véhicule longe paisiblement ce vendredi 31 mai 2013 la rue qui relie le Secrétariat d’État à la défense (Sed) et l’École militaire interarmées de défense (Emia), nous apercevons un attroupement de personnes toutes vêtues du même tissu blanc. Tout ce beau monde passablement pressé tente d’embarquer avec grand-peine quelques dizaines de chaises en plastique à l’arrière d’un pick-up déjà bien entamé. Un portrait imposant est adossé sur un poteau électrique tandis que d’une petite berline japonaise, on peut découvrir une partie d’un cercueil.


Mensonge dans un taxi

Le téléphone portable permet de mentir facilement. Loic, mon ami, peut en témoigner. Attention à la langue.

Bon là vous ne pourrez plus dire ke c moi , parceke mon fone ne fait pas çà.
Carrefour Agip ce matin , dans l’embouteillage. je suis assis devant et derriere il y’a (de gauche à droite) une dame , un nordiste en boubou et un monsieur à lunette.
le telephone chinois du nordiste sonne , sonnerie chinoise , volume chinois. il ne réagit pas. la sonnerie recommence , le mec ne sort même pas le fone de son boubou. çà recommence à sonner une troisième fois , je perçois des signes d’impatience du chauffeur et de la dame (les petits tsuips des Camerounais là). le nordiste décroche : « Allô…non…je suis à Bertoua…je suis même malade là , je suis couché à l’hôpital…les docteurs disent que on doit m’operer demain…il parait ke çà ne réussit pas souvent…hein?…c’est l’opération des yeux…on ne peut même pas me déplacer pour Yaoundé parce que comme j’ai mal au cœur là…je peux mourir… »
Bref je vous épargne la suite.
Quand il raccroche , la voiture n’a pas avancé d’un pouce. Y’a un silence gêné dans le taxi, et la femme à la gauche du nordiste se met à le fixer sans détour. Il la regarde à son tour et lui dis : « QUOI?!?! » la femme explose :  » Non mon frère , même si les autres ne te disent rien moi je dois te parler…tu dois quoi aux gens pour mentir comme çà là (blablabla) » et le chauffeur de taxi qui ajoute : » Moi j’espère seulement que tu vas payer hein…façon que tu es malhonnête là… »
Le nordiste a payé 100 Francs Cfa , et est descendu prendre un autre taxi. TRUE.